Ce poids que peut encore avoir la France face aux Etats-Unis… ou pas

Atlantico : Quel est le degré de dépendance économique, technologique et militaire de la France vis-à-vis des États-Unis ?

Guillaume Lagane : La France et les États-Unis sont des partenaires commerciaux et des États du monde occidental, ils ont donc de nombreux liens économiques et politiques. La dépendance de la France vis-à-vis des États-Unis a deux aspects. Le premier est économique. Le commerce de la France avec les Américains est important. En moyenne sur les cinq dernières années, cela correspond à environ un milliard d’euros de flux commerciaux par jour. Rappelons que l’État français a un excédent commercial avec les États-Unis. Elle exporte des marchandises pour environ 40 milliards d’euros et en importe environ 30 milliards. Excédents notamment dans le secteur agro-alimentaire. Quand on regarde les États américains impliqués dans ce commerce, New York et la Californie achètent le plus de biens français. D’autre part, la plus grande exportation vers la France concerne les produits pétroliers du Texas. On peut donc dire que ce flux commercial constitue la première dépendance de notre pays vis-à-vis de l’Amérique. Même si les États-Unis sont un partenaire commercial de second rang par rapport aux pays européens et notamment à l’Allemagne Il convient également de noter qu’il existe un flux important d’investissements vers la France. Il y a plus de 4 000 entreprises américaines dans la région. Cela représente 500 000 emplois. Cette dépendance est partagée car les États-Unis sont intéressés par le commerce avec la France, les Français investissant dans leur pays.

A côté de cette dépendance économique il y a un aspect particulier qui est le domaine militaire. L’Etat français a un tout car c’est le pays européen qui consacre le plus de moyens à sa défense. Il est capable de mener des opérations armées comme Barkhan en Afrique. Or, malgré l’indépendance nationale, symbolisée par l’arme nucléaire, la France est aujourd’hui dépendante des États-Unis pour des opérations de longue durée. En 2011, lorsque nous sommes intervenus en Libye, deux jours plus tard, les Américains ont dû intervenir pour détruire les défenses anti-aériennes. Toujours en Afrique, 80% des transports de l’opération Barkhan ont été assurés par les Américains. En général, lorsque nous achetons du matériel américain, nous nous retrouvons soumis aux normes ITAR, ce qui crée une dépendance technique.

Gilles Babinet : La technologie se compose de cinq niveaux. D’abord les matières premières (terres rares et autres), puis la fabrication (microprocesseurs, etc.), puis la couche réseau (data center, services cloud) et enfin la couche plateforme. Et selon le niveau, le degré de dépendance est différent. Pour les terres rares, par exemple, la dépendance est principalement chinoise et quelque peu africaine. Tous les autres niveaux ont une propriété intellectuelle américaine. Si on dit en termes de données, la dépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis est très forte. Ils concentrent la plupart des données à l’échelle planétaire. La Chine, qui est le deuxième acteur, dispose principalement de données chinoises. En dehors de TikTok, la pénétration à l’étranger est faible.

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La France est donc dans une situation de dépendance, mais une dépendance aménagée, négociable. Si nous regardons les GAFAM, la concurrence les maintient relativement silencieux lorsque nous considérons les alternatives qui existent. Il existe plus de 200 moteurs de recherche dans le monde. Encore moins performants, il existe des équivalents d’Apple, Amazon, Google, Facebook. Il n’y a pas de dépendance absolue et la dynamique me semble être sous la forme d’un équilibre très lent. Si l’Europe réagit, elle pourrait revenir à la compétition. Mais il l’a fait assez. Et le dynamisme nécessaire au rattrapage des Français n’existe pas. Dans le numérique, l’Europe et la France accusent un retard sur les États-Unis dans tous les domaines, y compris le quantique, malgré les belles pépites européennes et françaises. Seul ASML peut revendiquer un leadership technique. Pour le reste, les États-Unis disposent d’une prouesse technologique non négligeable. Et ils dominent l’espace des données, même si TikTok pourrait les menacer à moyen terme.

Sommes-nous capables d’être souverains sans les États-Unis aujourd’hui ?

La France est restée politiquement souveraine. Il fait partie des États membres du Conseil de sécurité dotés d’armes nucléaires et dispose d’un outil militaire que peu de pays européens possèdent. La France est aussi un pays de calcul économique. C’est un membre fondateur du G7 et son PIB est le deuxième de l’UE. Désormais, dans les grands jeux internationaux, la France fait face à des géants comme la Chine, les soi-disant « puissances moyennes ». Ce n’est plus un État pleinement souverain. Pour protéger sa position en Asie, elle doit s’appuyer sur des alliances, dont les États-Unis. De plus, avec ce qui se passe sur le continent européen, en Ukraine, si les Américains n’étaient pas intervenus, les Français n’auraient pas été en mesure de fournir les moyens, l’équipement et le renseignement au profit de l’armée ukrainienne. Elle porte singulièrement atteinte à notre souveraineté.

Quel est notre impact politique potentiel ? Peut-on la maximiser ou est-elle limitée par un plafond de verre ?

La France a été le premier pays à reconnaître l’indépendance des États-Unis après la Révolution de 1776. Nous avons établi des relations diplomatiques en 1778, qui ont été immédiatement suivies d’un traité commercial entre les deux pays. Cette première contribution à l’indépendance américaine a favorisé une très forte francophilie aux États-Unis. En 1917, des Américains débarquent en Europe en criant : “Lafayette, on y est !”. Il y a donc une relation très ancienne qui est généralement pacifique. La France est l’un des seuls pays européens à ne pas avoir été en conflit avec l’Amérique, contrairement à tous nos grands voisins, de l’Allemagne à l’Angleterre en passant par l’Espagne ou l’Italie. .

La France a donc de l’influence à Washington. Cependant, cela a changé après la crise de Suez en 1956. Un État européen comme le Royaume-Uni a tiré une leçon de cette crise : il ne devrait jamais prendre ses distances avec les États-Unis. Le Royaume-Uni devait rester le plus près possible de Washington pour guider les décisions américaines. Pour cela, la France a choisi une autre voie. Avec de Gaulle, il était partisan de l’indépendance nationale, il était « allié mais pas aligné avec les États-Unis ». La France a développé une diplomatie indépendante. Aujourd’hui, notre influence en Amérique repose sur ces deux piliers : une amitié historique et un désir de liberté. Avec le conflit en Ukraine, ces nuances existent encore aujourd’hui.

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Il y a deux réponses possibles pour renforcer l’influence française aux États-Unis. Premièrement, nous devons faire en sorte que la France soit un acteur de plus en plus compétent et autonome. Cela nécessite un pays prospère et stable. Les Américains craignent toujours que les pays européens ne tombent sous l’emprise du radicalisme. De ce point de vue, le choix de la France de rester dans l’UE, contrairement à l’Angleterre, a renforcé notre influence. Ensuite, pouvoir augmenter nos capacités de défense, disposer d’une armée plus moderne et mieux équipée est quelque chose que Washington apprécie. Cela fait de la France un partenaire important en Europe. Le deuxième aspect est d’établir des relations étroites entre les dirigeants des deux pays. Sur ce point, il y a souvent de grandes différences, comme en témoigne la guerre en Irak avec Jacques Chirac et Georges Bush. Aujourd’hui, on peut dire que malgré les difficultés avec Donald Trump, Emmanuel Macron a réussi à nouer des relations avec l’administration américaine. Cependant, les États-Unis ne verront la France que comme un partenaire utile. Ils considéreront les politiques françaises selon le poids réel de la France. Le pouvoir et les relations de pouvoir se manifesteront dans le monde des relations internationales.

Un différend oppose l’Union européenne et les États-Unis à une législation déflationniste. Quel levier, quel est le mode de pression en France ?

Pour moi, la bonne politique en la matière est de rechercher d’abord un consensus européen, puis de parler aux Américains d’un front commun. Il est clair que la France n’a pas assez de poids pour influencer les décisions américaines. L’économie française représente 2 % du PIB mondial alors que les États-Unis en représentent environ 20 %. Tout se passe comme si on se demandait si la Belgique (0,5% du PIB mondial) peut influencer la décision de la France. Très généralement, dans le débat national, on s’intéresse particulièrement à la position de l’Allemagne et peut-être de l’Italie. Je vois rarement un débat sur la position de la Belgique en France. Il faut savoir que vu de Washington, notre pays est un acteur mineur sur la scène européenne. domination allemande. Et globalement, l’Etat français n’est pas au même niveau que la Chine avec les Américains. Le bon niveau pour lutter contre le protectionnisme américain est donc de porter cette question au niveau européen. La France doit s’allier avec ses partenaires et trouver les moyens de résoudre le problème. Aujourd’hui, avec le Brexit, les Britanniques ont beaucoup de mal à maintenir leur position d’État séparatiste avec Washington. Leur accord de libre-échange, promis par les Brexiteers, ne va pas de l’avant. Ils ne sont pas considérés comme prioritaires.

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Dans le sillage de la fragmentation européenne, la France jouera-t-elle ses propres cartes ou renforcera-t-elle le poids de l’Europe pour maximiser son influence ?

C’est une position souveraine qui peut être défendue, notamment en matière de défense. Les États poursuivent leurs propres intérêts dans l’industrie de la défense ou dans les relations avec Washington. Certains pays européens ont choisi de renforcer leur partenariat avec les États-Unis. Comme l’Allemagne avec l’acquisition de F-35 ou la Pologne avec l’achat de centrales nucléaires d’origine américaine. Il y a une tentation au sein de chaque État d’établir une « relation spéciale » à la britannique avec Washington, dans l’espoir d’une amélioration des relations. C’est sans doute le sens de cette visite d’Etat du président Macron. Pourtant, de Washington à Pékin, plus nous sommes forts, plus nous sommes respectés… Le chancelier Scholz a été critiqué pour s’être rendu seul à Pékin le mois dernier. Est-il approprié de faire la même chose avec les États-Unis?

Tous les États membres ont un intérêt majeur à porter les positions européennes. Pour moi, c’est ainsi qu’il faut comprendre le projet français de souveraineté européenne ou d’autonomie stratégique. L’idée est de construire un consensus européen sur les enjeux technologiques, numériques, économiques et militaires. Il ne cherchera pas à s’isoler des États-Unis. Aucun pays d’Europe ne sera prêt à rompre ses liens avec les États-Unis, surtout dans le climat actuel, avec la guerre en Ukraine et une confrontation avec la Chine demain. En revanche, pour protéger la position européenne lorsqu’ils s’écartent des intérêts américains, le bon niveau reste l’UE, un dialogue avec Washington à travers l’UE.

Pour la France, historiquement, il y a déjà eu des crises franco-américaines (retrait de l’OTAN en 1966, critique de l’impérialisme culturel américain par François Mitterrand en 1982, guerre en Irak en 2003). L’État français a déjà marqué ses différences à plusieurs reprises. Mais en même temps, la France est aussi une alliée par mauvais temps. Lorsque les États-Unis se sont sentis menacés, ou lors d’une crise internationale, le rapprochement franco-américain s’est toujours produit. Je pense au 11 septembre 2001 ou à la guerre en Ukraine. Il arrivera peut-être un moment où la France pourra affirmer sa position mais elle doit être prudente. Encore une fois, nous ne sommes pas dans un partenariat égal. L’État français doit accepter de mener une politique de moyenne puissance.



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